Le terme « énaction » renvoie à l’idée de « faire émerger un monde de significations à travers l’action ».
De fait, la théorie de l’énaction est une approche originale en sciences cognitives. Elle a été développée (principalement) par Francisco Varela, Humberto Maturana, Evan Thompson et Eleanor Rosch dans les années 80 et 90.
La vision de la cognition qu’elle propose est en rupture avec les modèles classiques. Mise en œuvre, elle entraîne un changement de paradigme.
Article lié : l’évolution du concept de cognition
À l’origine, Francisco Varela et Humbert Maturana (des biologistes chiliens) ont développé (en 1972) la « théorie de l’autopoïèse » pour décrire les systèmes vivants (cellules, organismes). Ceux-ci sont vus comme des entités autonomes, capables de se reproduire et de maintenir leur identité à travers des processus internes.
Avec Evan Thompson et Eleanor Rosch, Francisco Varela étend (en 1991) cette idée à la cognition. Ils publient un ouvrage « The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience ». Les auteurs y avancent que la cognition n’est pas un processus abstrait et interne (comme le suggère le cognitivisme), mais qu’elle est incarnée, située et émergente de l’interaction avec l’environnement.
Leurs sources d’inspirations sont multiples :
La Phénoménologie (Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty) avec l’idée que la conscience est toujours incarnée et liée à l’expérience vécue.
La Biologie (Francisco Varela), avec l’étude des systèmes vivants (bactéries, organismes) qui montre que leur survie dépend de leur couplage avec l’environnement.
Le Bouddhisme, avec le fait que Varela est pratiquant du bouddhisme tibétain, et qu’il intègre des concepts comme la co-dépendance (l’idée que les phénomènes n’existent pas de manière isolée, mais en relation avec d’autres).
Cette théorie possède des liens forts avec les concepts de cognition incarnée et de cognition située, mais elle va plus loin.
La cognition incarnée répond à la question : avec quoi pensons nous ? => cerveau et corps.
La cognition située répond à la question : où et dans quelles conditions pensons nous ? => dans une situation concrète avec un environnement spécifique et des ressources.
L’énaction répond à la question : comment la cognition se produit elle ? => dans une dynamique d’interactions entre l’organisme et l’environnement.
En résumé : la cognition est l’activité d’un organisme incarné, engagé dans une situation, et qui construit et transforme son rapport au monde par son action.
La théorie de l’énaction repose sur 4 idées centrales, qui remettent en cause les présupposés classiques de la cognition.
1 : La cognition est incarnée
La cognition n’est pas un processus purement cérébral ou abstrait, mais elle est indissociable du corps et de ses interactions avec le monde.
Exemple : un médecin ne raisonne pas uniquement avec son cerveau : ses gestes, son intuition et son expérience corporelle font partie de sa cognition.
2 : La cognition est située
La cognition émerge de l’interaction dynamique entre l’organisme et son environnement. Elle n’est pas une propriété interne de l’individu, mais le résultat de son couplage avec le monde.
Exemple : un infirmier en urgence ne suit pas un algorithme mental : ses actions dépendent des outils disponibles, de l’équipe, et du patient.
La cognition n’est donc pas une représentation interne du monde (comme en cognitivisme), mais une co-création entre l’organisme et son environnement.
3 : La cognition est émergente
Les capacités cognitives (ex. : perception, raisonnement, émotion) émergent de l’interaction entre le corps, le cerveau et l’environnement.
Elles ne sont pas prédéfinies ou localisées dans une partie spécifique du cerveau.
Exemple : la mémoire n’est pas un « stockage » de données, mais une reconstruction dynamique basée sur le contexte actuel.
4 : La cognition est énactée
La cognition n’est pas une représentation passive du monde (comme peut l’être une photo mentale), mais c’est un processus actif de « création de sens à travers l’action ».
Exemple : un enfant qui apprend à marcher ne représente pas mentalement la marche. Il agit, il tombe, il ajuste ses mouvements et il créé ainsi sa propre capacité à marcher.

Il n’y a donc pas de séparation sujet/objet. Rappel : selon la théorie classique, le sujet (l’individu) perçoit un objet (le monde) de manière passive. En énaction, sujet et objet « co-émergent » à travers l’action.
Il n’y a pas non plus de représentation interne. Contrairement à la théorie classique, l’énaction rejette l’idée que le cerveau stocke des représentations du monde. Au lieu de cela, le monde est constamment « co-créé par l’action ».
La théorie de l’énaction a des conséquences importantes dans plusieurs domaines (neurosciences, psychologie, éducation, formation, intelligence artificielle, robotique, philosophie, santé).
Naturellement, c’est en formation que le sujet nous intéresse. Nous y reviendrons dans un prochain article.
La théorie (comme toute théorie nouvelle) a aussi reçu de nombreuses critiques et elle est à l’origine de débats. Nous y reviendrons là aussi.